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Contrastes du jour 1 – Arles 2010

Les Rencontres photographies d’Arles restent l’occasion rare de traverser le champ disputé de l’image contemporaine. Les expositions, par leur nombre et leur diversité, renvoient celui qui les arpente au drôle de sentiment que l’image échappe à toute définition – et ce qu’elle prétend ici est conterdit là. Témoignage ou fantaisie, document ou abstration, amalytique ou prise sur le vif, la photographie redit ici qu’elle est encore, fort heureusement, en devenir, de par son ambiguité même.
Alors sans doute fallait-il montrer la collection de Marin Karmitz, producteur et fondateur des cinémas MK2, pour prouver combien ce monsieur était cultivé alors que sa scandaleuse mission extra-gouvernementale démontre le mépris actuel des projets publics et l’avénement d’une culture d’événements en dehors de toutes mesures communes. Si Antoine d’Agatha y paraît encore plus formaliste qu’à l’habitude, et le couple Boltanski/Messager curieusement pas à sa place, on retiendra pourtant les saississants tirages de Dietter Applet.
il faudrait étudier davantage cette collection ainsi exposée (on insiste partout sur la grandeur d’âme du Monsieur si bon de donner à voir ce qu’il possède, ou mieux, ce qui fait son quotidien familier, dira même à la télévision le commissaire de cette exposition-parade), et sur la curieuse impression qu’elle est traversée par la tentation de retenir le fugace, de saisir ce qui échappe. Comme si l’art avait pour principale qualité de témoigner de ce qui restera comme une fulgurance émouvante pour celui qui le (re)garde, en dehors de toute autre fonction.
Paolo Woods et l’Iran contemporain
Pourtant d’autres expositions retiennent autrement l’attention. Derrière l’Hôtel de Ville et son plafond incurvé en équilibre, une petite salle grise accueille le travail photographique de Paolo Woods sur l’Iran contemporain. Modeste par la taille, une petite vingtaine de tirages carrés grand format et un diaporama d’images collectées sur Internet, l’exposition retient par l’acuité du regard qui est ici en œuvre, l’attention portée autant au discours qu’aux images elles-mêmes comme aux personnes photographiées, et l’intelligence de son agencement. Aucune grande déclaration ici, aucun surinvestissement d’un sujet grave ou d’actualité, mais tout au contraire du temps gagné sur l’affollement de l’information en temps réel, l’urgence de l’actualité politique et finalement l’histoire et son inélectable avancée.
Paolo Woods – Jeune dentiste iranienne

Paolo Woods – Jeune dentiste iranienne

Paolo Woods a voyagé en Iran avant la réélection d’Ahmadinedjad, à laquelle il assiste avant de devoir quitter le pays et suivre à distance. Il fait une de deux questions: comment l’image montre les ambivalences d’un pays entre son histoire et ses paradoxes d’une situation contemporaine contenus dans les vies des uns et des autres, et comment l’image participe dans le même temps à cette histoire qui s’invente tous les jours un peu plus dans un pays où l’autoritarisme a fait de la démocratie un masque funèbre comme il voile le visage des femmes, et qui semble au centre des principaux intérets, conflits et paradoxes géo-politiques de notre temps. Nulle violence pourtant dans ses portraits, en même au contraire: des compositions souvent très classiques et picturales montrant des hommes et des femmes assumant leur situation – fut-elle celle de deux frères dont l’un est policier, gardien de la morale politique en vigueur, et l’autre opposant manifestant; dans la rue ils se font face, sans doute, ici ils se cotoient, sereins et fraternels, dans un coin de mosquée, regardant avec confiance et amabilité celui qui leur accorde de l’attention en les photographiant. Mieux, la séquence s’ouvre par une inattendue classe d’étudiants dans une salle de cours de « rire » en plein exercice, où l’on apprend à rire sans raison. L’Iran de la révolution n’est pas, on le voit, dans la violence et les affrontements, mais traverse les existences avec des tensions que l’on reconnaît, voire qu’il annonce. Ce qui fonde ces stupeurs politiques dont les journaux ne cessent depuis 5 ans de nous abreuver n’est pas visiblement dans le jeu de la force contre la fureur, mais dans des tensions plus discrètes, des agencements de mémoires, de tradition, d’images toutes faites et de vie moderne qui n’existe que dans ce pays. Ici est sans doute l’Iran, ici affleure ce qui fait sa merveille et ses désastres possibles. Ici une jeune militante pour Ahmadinedjad patiente sous des fanions le représentant dix fois souriant et accueillant le monde les bras ouvert – et la jeune femme a le nez bandé, elle vient de se le faire refaire, comme nombre de ses compatriotes apprend-t-on alors, les nez perses ne ressemblant sans doute pas… aux icônes venues d’ailleurs que le même politique vilipende avec vigueur. Là des vendeurs de tapis traditionnels proposent un nu féminin pure soie avec un sourire amusé, et tel autre négociant de tapis est photographié l’arme à la main, en tenue de chasseur sportif Décathlon, dans des paysages de rêve. Les indices de la violence politique qu’on voudrait trop tôt résumer cotoient les signes la tradition courante et ceux de la vie contemporaine, à la fois ordinaire, assumée et heureuse.
Dans un recoin de la salle, un diaporama présente tout le contraire: des images violentes, de celles qui circulent sur Internet depuis que l’Iran est interdit aux étrangers, c’est à dire depuis que ce l’on a appelé la Révolution Verte, ce mouvement de refus de la réélection présidetielle truquée. Alors le photographe se fait observateur d’images. Il les collecte et les interroge, à défaut de pouvpoir en faire lui-même. Ces images sont connues, on les a vues et revues, faire-valoirs de ce qu’on a appelé le journalisme militant renouvelé grâce à Twitter et aux réseaux sociaux sur internet. Ce qui retient ici, c’est le temps pris à les faire défiler et à les commenter. D’une voix sans faux drame, Paolo Woods explique tant les situations que les images elles-mêmes, leurs symbôles et les enjeux. Il apprend à voir, ou plutôt à revoir. Il apprend à faire de l’événement violent et fugace une histoire. Il formule ce qui fait les contrastes du temps.