Comment lui dire? – Cadiot/Lagarde/Poitrenaux

Il y a un texte, ces sortes de roman qu’écrit Olivier Cadiot depuis « Futur, ancien, fugitif » (POL, 1993). Le genre d’histoire pas possible, un roi en exil se refaisant une beauté réfugié à la montagne, la cour à son train assurant le protocole minimum, toute une tradition en stage de reconversion intensive version moonboots et godille, le genre parabole synthétique de situations diverses existantes tous genres confondus. Le texte est passé à la lessiveuse de la scène, si on en croit le dossier de presse, avec la plus grande des complicités entre l’auteur et son metteur en scène, Ludovic Lagarde, à qui Cadiot doit son entrée théâtrale et sa place aujourd’hui d’artiste associé. Le texte en sort rétréci, on voit mieux certaines coutures, certaines matières, on en redécouvre des plis sous un nouveau jour. Certes, le génie littéraire de Cadiot parvenant à faire tenir des images-limites à l’insu du plein gré du lecteur est un peu passé à la trappe au profit du cocasse ou du médiatiquement reconnaissable, version pili-pili Cécilia bling-bling par sms – certains disent la part politique du texte, cela reste la version soft de marionnettes pour chaîne cryptée. N’empêche, l’exercice vaut le déplacement, ça donne à entendre et fait relire, double bind.
Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde – img: Christophe Raynaud de Lage

Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde – img: Christophe Raynaud de Lage

Et ça parle. C’est du Cadiot pur jus: on ne parle pas pour dire quelque chose, on parle parce qu’on a une raison pratique de parler – ici, se refaire fissa une image de marque, royaume à la dérive et ennui menaçant. Ce qui est dit a moins d’importance que l’effet qu’on attend de la parole, combler le vide, occuper l’esprit et les amis. Parallèle avec Marthaler et Papperlapapp: le langage est arbitraire et n’entraîne qu’un peu plus de confusion, mais il est nécessaire pour tenir sur place et habiter son temps.
À cet exercice, l’acteur et fétiche Laurent Poitrenaux fait – fureur. Sur son lit-trône des alpages, il vitupère à tout va, ça n’arrête pas, gimmicks et poses royales, tout un cérémoniel en raccourci. Il mène son monde, comme il le dit, « il faut tout faire ici », et c’est le seul à tenir de près, l’agitation en plus, le texte de Cadiot – ses accélérations, rebonds, déviations dérivations, rechutes et ping pong. Virtuose, il avance sur le fil de l’écriture, jamais il ne parle ou déclame, c’est un surf, il file la ligne abstraite du texte, rendant sensible et audible la coquille vide que c’est. L’acteur contrefait la langue, expressions en toc, plastique de la voix, il ne garde que les contours, l’aspect flamboyant du verbal – malgré le show déluré qui frise le cabotinage et s’use vite à manquer de précision et à ne pas trouver son déploiement propre, et le son désagréable des voix toujours hurlées. Autour de lui, ça tourne aux e muet et trémas bizarres, à entendre le texte dit comme s’il voulait dire. Là où Poitrenaux parvient à manipuler la parole comme Cadiot le langage, comme des merveilles formelles disponibles dans la mémoire vive de chacun, juste à côté on a parfois l’impression que les métaphores disent le monde comme chez Voltaire – genre le roi existe, je l’ai rencontré.
Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde – img: Christophe Raynaud de Lage

Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde – img: Christophe Raynaud de Lage

Aucune retenue pourtant, chacun y met du sien avec un entrain rare et rageur, les lazzi s’alignent, les personnages archétypaux sont campés, de la comédie italienne à la mode du jour, hop hop on y met du sien et vogue la galère. La joyeuse troupe est diablement engagée dans l’affaire, elle s’aligne sur la mise en scène et ses appendices, décors, vidéos et tout le toutim. Lagarde prend le parti de tout montrer, le chalet ikea, les skis fartés en live, les anorak chics, le réchaud et les beignets du matin. Rien ne manque, équipement complet, catalogue du Vieux Campeur Swarovski, collerettes artisto et échafaudages en sus. Du coup, tout se déplace: le problème n’est pas, comme dans le texte, le langage comme pur artifice tiré d’une sorte de mémoire commune rendue élastique, multiple, inventive, mais: il y a quelque chose de pourri en ce royaume – Shakespeare dans l’AB-bac. Chez Cadiot, la tension, c’est la langue et ses inventions, ses virtuels, comment elle dit moins qu’elle fait faire, comment elle occupe tout autre chose que le sens, comment parler sert à autre chose qu’à dire, comment défaire les sphères du réel, les traverser le pied léger – comment être roi en 10 leçons, c’est possible et ça entraine tout un nouvel exercice des méninges, une souplesse qui a tout de la lucidité politique. Chez Lagarde, au contraire tout se resserre sur une petite critique de l’artifice et du déréglement, regardez-moi cet idiot, regardez-moi ce médecin, regardez-moi cette chipie. Il n’est jamais heureux de revenir sur les spectacles passés, de pester c’était mieux avant, mais dans Le Colonel des Zouaves, Poitrenaux était sur le fil, droit comme un i, précis en diable, et le monde était en invention, devant lui, dans un écran vide ou de la même façon dans le public, le monde flottait en bulles devant lui et il jonglait avec, on ne s’arrêtait sur rien, on testait son élasticité mentale. L’artifice avait de l’allure, l’invention de la tenue. Dans Un nid pour quoi faire, tout s’arrête avec la rampe et les rires qui fusent, on se fatigue de banalités, c’est une compétition de signes passés en force venant ajouter à l’emballement énervement angoisse panique ambiants s’il en était besoin.
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