Gardenia, kaloï kagathoï du genre et d’aujourd’hui

Avant-garde à la parade
Kaloï kagathoï, les « beaux et les bons » de l’Athènes antique. Parmis eux étaient les démocrates, les électeurs; ce petit groupe se disait « utile » à la cité et présidait à sa destiné, se reconnaissant entre eux. Peu d’expression caractériserait mieux la petite troupe des amis et collègues de Vanessa Van Durme, nouveau genre d’élite pour aujourd’hui. Ils viennent dire la peu évidente marche du monde, avant-garde à la parade.
Travestis à la retraite partageant le même passé de spectacles et de cabarets, de nuits et de délices, rassemblés par celle qui se sera bientôt et à nouveau une meneuse de revue délurée après avoir été comédienne, ils remontent sur scène sous la direction Alain Platel et Franck Van Laecke pour un spectacle au joli nom de rose, Gardenia, présenté en première semaine du festival d’Avignon 2010. Après une jeunesse de jeunes fol(le)s, et ici les paranthèses ont tout leur sens, ils ont exercé divers métiers, menant une vie « comme tout le monde » – il semble qu’ici cela veuille dire quelque chose. C’est là que le chorégraphe et le metteur en scène belges les rencontrent – première scène du spectacle, en habits du monde, complets et chemises blanches. Mais la scène du théâtre n’est pas la rue qui s’oublie et bientôt ses vertiges les rattrappent. Jouant gentillement avec les spectateurs, l’oeil pétillant et le visage ravi, ils et elles se déguisent. Ces costumes de théâtre prennent un sens bien particulier: Ce n’est pas seulement faire illusion, inventer une fiction, c’est passer une double frontière, celle du temps ou de la mémoire, et celle de la marginalité.
Gardenia, Répétition - img: Luk Monsaert

Gardenia, Répétition - img: Luk Monsaert

Elégie au désir
C’est la grande force d’un spectacle qui semble comme heureux et apaisé. Il aurait pu être provocant, renvoyant les spectateurs à l’ambiguité de leur regard sur les corps vieux, dont les plaisirs, notamment sensuels et sexuels, sont si peu évidents aujourd’hui, et sur les corps à l’identité sexuelle incertaine, qu’on ne sait pas mieux regarder. Il est joyeux et tendre. La scène est ici un lieu de plaisir, du jeu, de l’ambiguité, de l’interdit qui se mêlent dans la confusion des corps. Tranquillement, lentement, drôlement aussi, et bientôt lascivement ou brillamment, ces acteurs d’un genre nouveau se laissent reprendre par la scène. Ils deviennent à mesure de formidables plantes que l’on peine à reconnaître. Ils font cela avec délice, laissant les choses se faire, comme s’ils se laissaient porter par autre chose que leur désir, quelque chose qui ne leur appartiendrait pas, retrouvant les gestes malicieux d’une science qu’ils n’ont qu’eux. Car le vrai personnage du spectacle, c’est la scène, ici un grand carré de bois, presque des tréteaux mobiles, et ce qu’elle porte, ses puissances singulières, que l’on voit ensorceler corps et visages.
Le spectacle se construit tout autour de ce qui fait la scène, en en faisant à un lieu d’énergie, de vitalité, de plaisir. La limite qui sépare acteurs et spectateurs pourrait exclure, pointer les différences; elle devient un lieu d’intensité, où le rapport à l’autre, qui est ici l’inconnu comme l’autre que l’on porte en soi, le jeune que l’on fut et l’autre sexe que l’on pressent, se charge de désirs et d’affections. L’éphémère du théâtre, qui dit souvent la vacuité des oeuvres humaines, devient ici la lenteur lascive du désir et le jeu subtil des plaisirs qui ne vont pas trop vite. Son ici et maintenant, qui caractérise le théâtre, devient le chant délicat d’une élégie au spectacle, à la nuit et à la jeunesse. On pourrait critiquer le monde tel qu’il est et appeler à un avenir meilleur – on jouit ici de la mémoire, et ce n’est pas la moindre leçon de ce spectacle.
Ainsi va ce petit monde; il n’ignore pas ce qui est, les corps qui ont vécus, les douleurs qui les ont fait. Il ne fuit pas dans l’illusion, la fiction, la mémoire ou le meilleur des mondes à venir une réalité qu’il voudrait fuir. Au contraire, il en fait la puissance de son jeu et trouve dans l’élégie sa forme amoureuse.
Gardenia, Répétition - img: Luk Monsaert

Gardenia, Répétition - img: Luk Monsaert

Bal masqué chez Tirésias
Est-ce parce qu’Alain Platel présente un autre spectacle en forme d’hommage à Pina Bausch que la scénographie, quelques chaises autour d’un parquet incliné, fait penser à celle du Kontakthof de la chorégraphe allemande, où dans une salle immense des individus qui semblaient étrangers les uns aux autres peinaient à investir le parquet de bal qui aurait dû les réunir dans la liesse libérée de la fête? Ou est-ce parce que ce même spectacle a été repris récemment avec les danseurs de la création, certains n’ayant plus l’âge des cabrioles donnant au ballet une dimension nouvelle? Peut-être. Oui, il y a là une idée de la danse comme puissance des retrouvailles, même si ce n’est pas celle des corps jeunes et exercés s’abandonnant aux rythmes mélodieux, mais celle de soi avec les différences qui nous font.
À cette lente montée du plaisir de la scène, Platel et Van Laecke ont mêlé deux autres compagnons de route, une « vraie femme », l’expression fait sourire, et un jeune homme. La première, qui pourrait être une mère de famille heureuse aussi bien qu’une maquerelle attendrie par ses ouailles selon les moments du spectacle, se prête aux mêmes jeux que nos drôles, participant à la confusion qui amuse. Le second, un jeune danseur russe, ne pourra que raconter, malgré la parade, une douleur d’errant. Gardenia n’est alors pas seulement de l’affection et de l’empathie pour le différent, lorsque les douleurs, qui s’inscrivent dans les corps, deviennent la charge ou le gage des intensités du présent. C’est peut-être aussi la forme inattendue des devenirs de chacun et le chant des nuits confuses comme chambre des bonheurs.
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Gardenia

Photos et présentation sur le site du festival: http://www.festival-avignon.com/fr/Spectacle/33

mise en scène Alain Platel, Frank Van Laecke
sur une idée de Vanessa Van Durme
scénographie Paul Gallis
musique Steven Prengels
costumes Yan Tax, Marie « costume » Lauwers

créé et joué par Gerrit Becker, Griet Debacker, Andrea De Laet, Richard « Tootsie » Dierick, Timur Magomedgadzjeyev, Danilo Povolo, Rudy Suwyns, Vanessa Van Durme, Dirk Van Vaerenbergh

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