Je est un autre et les moteurs à explosion

Avatars
Rien de nouveau sous le soleil, direz-vous. Voilà presque 150 ans que Rimbaud, annonçant Nietzsche et Artaud au moins, trouvait la formule qui démettra radicalement la pensée cartésienne de l’identité acquise et construite qui fait l’être du cogito. Pourtant il y a bien quelque chose de nouveau ici, à travers quelques spectacles du festival d’Avignon 2010, comme un autre régime de la même intuition – la même idée de l’altérité de soi, en décalée et affirmée en même temps. L’Autre que je vois avancer en moi, l’autre qui me fait et dont je suis le spectateur, semble avoir de singuliers attributs dans plusieurs spectacles de ce début de festival – et le théâtre montre cela, cette possibilité de dédoublement, d’auto-métamophose volontaire, ce qu’elle permet – à savoir, se réapproprier les matières de sa propre existence en ignorant les contraintes communes.
Gardenia d’Alain Platel et Franck Van Laecke est tout entier dans cette perspective, qu’il rend sensible, si ce n’est sensuelle. Les interprêtes de Gardenia sont anciens travestis. Ils reviennent en scène pour ce spectacle, alors qu’ils ont l’âge d’être grand-père ou grand-mère. L’autre, alors, est double ou redoublé: c’est la jeunesse passée et l’être de l’autre sexe que chacun porte en lui, qui se révèle à travers mille petits signes, traces d’un autre que soi qui traversent les corps d’aujourd’hui et qui seront la matière première du spectacle.
L’auteur Olivier Cadiot, avec son Affaire Robinson – titre de sa lecture dans la Cour d’honneur le 10 juillet – a également inventé un double, ou un autre. Son personnage, dont il écrit, dans Mélanges (l’opuscule publié par les éditions POL à l’occasion du festival, à lire en ligne également), qu’il a sa propre existence, est une sorte de personnage du personnage Cadiot. Dans les différenst textes de l’auteur, Robinson partage les mêmes enjeux que Cadiot; il manipule le langage. Mais Robinson a une liberté d’action – fut-elle instruite par des contraintes spécifiques à sa propre situation – que Cadiot.
D’une toute autre manière, les comédiens de Marthaler sont aussi des avatars construits à l’occasion du spectacle, voire pour et par le spectacle, et le théâtre va être précisèment le jeu multiple de ces figures transformables. Car ils sont je crois les avatars de la Cour d’honneur. Papes, figures médiévales ou touristes, ils sont à chaque fois une image de la Cour d’honneur, ils donnent forme à des virtualités de ce lieu singulier. Ils ne sont pas ainsi des personnages, des individus autonomes dont on suivrait le destin. Le drame, la dramaturgie de Papperlapapp n’est pas construite autour des conflits et heurts de la vie de celui-ci ou de celui-là; mais bien plutôt la Cour d’honneur et tous les personnages de sa mémoire qui réapparaissent et qui vont pouvoir circuler d’une façon inattendue dans cette histoire, nous laissant la réinvestir, la redécouvrir, la réanimer.
Il faudra continuer, développer : Gisèle Vienne construit dans « This is how you will disappear » son propre cauchemar, plutôt que tout autre drame de personnages définis; Guy Cassiers fait de l’absence de qualité une sorte d’objectif ou d’idéal éthique d’Ulrich, le personnage de Musil, comme s’il cherchait à devenir son propre Bartelby…; Silke Mansholt, dans Wolfstunde, annonce dans le programme parler « de ses trois vies antérieures les plus récentes de loup, de lune et son expérience personnelle en tant qu’artiste allemande ». Dans le spectacle, elle présente notamment la liste de ses réincarnations, avec un ton hésitant entre le poème et l’ironie, alors même qu’elle multiplie les costumes et les situations dans une sorte de cabaret personnel. Autant de spectacles constuits autour du dédoublement de soi qui permet de circuler d’une nouvelle manière dans ce qui nous constitue, en ignorant les frontières qui structurent le réel (le social, le politique, ce qu’on voudra).
« Je suis peu nombreuse mais je suis décidée. »
La formule est de Nathalie Quintane, poète de l’équipée POL présente dans la Revue de Littérature Générale de Cadiot et Alferi en 1996, et cela résume sa biographie toute officielle. Voilà le point de l’affaire: Aujourd’hui, dans ces quelques spectacles au moins, je suis plusieurs, certes, nous venons de le voir, mais je suis aussi peu nombreux. Ce n’est pas seulement que je m’invente en scène des doubles pour retraverser les matières de mon existence, libérés du poids symbolique. C’est bien aussi, dans le même temps, que celui ou ceux qui multiplient mon identité ne sont pas tout à fait inventés par pure fantaisie. En effet, il faut voir qu’ils ont plusieurs traits communs: ils appartiennent à des marges et souffrent, d’une façon ou d’une autre, de solitude (le Robinson de Cadiot sur son île même en pleine ville, les meneuses charmantes de Platel dans la marginalité, les sortes de chômeurs suisses en voyage de Marthaler…). Et c’est par ce fait même ils peuvent beaucoup de choses. Non par parce qu’ils sont marginaux et ainsi libres de contraintes, déjouant les ordres – non, ce serait trop simple, on sait que ces shémas ne résument aujourd’hui plus rien. Non, ils peuvent parce qu’ils sont décidés, comme dit Quintane. Leurs situations singulières leur donnent des choses à faire, c’est presque induit – leur donne un imaginaire, des outils idoines, des situations caractérisées, on dirait un peu pompeusement: des virtualités spécifiques, et ils s’occupent à les assumer pleinement. Ca les occupe drôlement (de cette ironie avec ce que l’on croise, tendrement distante, chez Cadiot comme chez Marthaler ou Platel, tous en font preuve), mais plus que cela, cela permet de déplacer les lignes. Pour dire simplement: Cadiot en Robinson peut ce que Cadiot seul ne peut pas, Vanessa Van Durme, l’héroïne (nul n’a jamais mieux porté ce titre, Phèdre peut aller se rhabiller) de Gardenia, peut en scène ce qu’elle ne peut à la ville : Pour le premier, agencer un monde à sa façon, à sa mesure, en ne respectant aucun des ordres de toutes sortes, frontières, structures, lignes de front qui norment l’existence actuelle, ou mieux encore, en transformant en jouissances et rapports d’intensité ce qui, pour chacun et pour l’auteur Cadiot en premier lieu, est d’abord une série d’obligations à respecter. Traverser le monde hors de ses limites convenues, jouir, elles aussi, de ce qui ailleurs sépare et organise (à commencer par la différence des sexes, mais aussi, de la même façon il faudra y revenir, de la séparation acteurs/spectateurs qu’excitent et érodent le petit jeu érotique comme l’empathie tragique), pour les demoiselles/seaux de Platel. C’est cela: l’autre fictionnel est coincé dans sa propre histoire, mais il a la capacité à transformer en jouissance ce qui, pour soi, est une frontière, une limite, une norme.
Il n’y a plus de modèle, il n’y a que des pratiques
Alors on retrouve la synthèse de Yves Citton dans son ouvrage sur le livre et la lecture intitulé « Lire, interpréter, actualiser » : Ces avatars de chacun permettent d’entreprendre un recyclage des valeurs, de se construire une petite usine de retraitement écologique des évidences morales du jour. Ce que l’on cherche dans ces théâtres, ce ne serait pas une nouvelle vision du monde, la révélation d’une force cachée, la défaite des illusions – un nouveau discours pour renouveller l’ancien, un nouveau modèle pour entériner les dernières découvertes de la science et de la pensée ou une nouvelle génération pour succéder à la précédente – mais une certaine façon d’avancer dans le monde, dans le présent. Une façon, on l’a dit, qui passe par le virtuel et par l’échappée, mais en tant que cela permet de revenir sur la scène – du théâtre, du monde, de soi – avec des énergies renouvellées, transformant ce qui fait obstacle en forme de désir ou de jouissance, en moteur à explosion interne.
Pierre Alferi, complice d’Olivier Cadiot, l’a formulé de belle manière: penser n’est pas avoir quelque chose à dire ou conceptualiser (réduire, définir l’existant dans une idée), ce n’est pas avoir des idées. Penser, écrit-il, c’est chercher une phrase (Pierre Alferi, Chercher une phrase, coll Detroits puis Titres, Ed. Bourgois, 1991). Penser est une certaine pratique du langage avant d’être une formulation de concepts ou d’idées. Penser est alors bien proche de ce que c’est que peut la poésie – ou plutôt, qu’être poète; pratiquer, pour soi au moins, sa poésie en kit, à disposition. Poésie pratique de ses propres avatars.
Se faire un présent différent par le passé
Et même, est-ce que cela ne vaut pas pour Boris Charmatz, d’une façon à peine différente, dans son Flip Book – il est vrai que parfois, une réflexion née devant un spectacle contamine la vision d’un autre, c’est la joie des festivals que ce type de pollution. Ce spectacle est en effet un hommage réfléchi, presque technique, à Merce Cunningham, le chorégraphe américain décédé l’an passé: en avant-scène, on y passe une à une les pages d’une biographie de Cunningham, en reprenant en scène les mouvements décrits par les photographies du livre. D’une certaine façon, Charmatz joue du même ressort que nos compères précédemment cités: son autre est Cunningham, avatar préconçu dont il reprend les formes et qui lui permet une autre danse que la sienne – alors qu’elle n’est rien d’autre que la sienne, réinventée via Cunningham.
Virtuel à domicile
Le virtuel n’est pas ici le tout-possible, l’immensité infinie du monde à inventer, le lieu dans lequel l’absence d’identité permet les navigations les plus inattendues. Le virtuel est l’ensemble des données du présent qui s’exprime plus ou moins dans l’actuel: le passé, le monde des idées, le langage, les corps, les espaces, les mouvements d’air et de matières… On n’invente rien sur les scènes théâtrales, on transforme: tout Papperlapapp est un jeu de refontes, de réagencements de formes et de discours prééxistants, liés de toutes les façons possibles à la Cour d’honneur du Palais des Papes; les formules de Cadiot sont toutes issues de discours déjà lus ou entendus, et son œuvre sera faite justement des agencements inattendus, pour les faire entendre d’une façon surprenante qui en réveillera les sens. On dira alors justement: est-ce qu’il s’agit alors de retrouver, de comprendre d’où vient ceci ou cela, pour apprécier? Non justement, l’origine, la cause, importe moins que l’effet ou l’affect de ces choses sur soi; la grande tentation commune de chercher le pourquoi du comment, de fuir ce qu’il y a devant nous sous prétexte de chercher ce qui est motive l’ensemble, cela est ici chaque fois déjoué par la banalité ou le kitsch de ces éléments disparates qui se croisent dans les œuvres. Nous sommes fait de tout et de rien et aucun élément qui nous constitue ne détermine à lui seul nos existences et notre (nos?) monde(s); mais ce tout et ce rien n’est pas n’importe quoi, il se perçoit dans l’ensemble des éléments du présent. Leçon de Lucrèce: il n’y a pas Une Origine, Une Unité Secrète, Une Raison du Monde à approcher, retrouver, comprendre, maîtriser, ceux qui l’affirment ont tout à gangner à ces ordres qu’ils imposent; Il n’y a que des séries et des chutes, des altérités et des explosions. Ces théâtres avancent comme cela: par accélérations et chutes, rencontres fortuites et explosions en série, retraitant sans cesse la matière existante, comme exercice vital de recyclage, plutôt qu’en cherchant ce qui expliquerait telle ou telle dimension de l’existence, telle ou telle destinée.
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