Théâtre équitable

Photo-romance, une belle histoire

Lina Sanah et Rabih Mroué, qui vivent et travaillent à Beyrouth, ont préparé un beau spectacle. Sur scène, un dispositif sommaire, le musicien Charbel Haber en arrière-scène, au dessous d’un écran de projection, et tous les deux en avant-scène, entre un Macintosh contrôlant les projections et deux fauteuils. Lina Sanah entre en scène avec ce qui semble être le script – en français? s’inquiète Rabih Mroué avec une jolie grimace d’inquiétude et un accent délicieux – et ils s’installent dans les fauteuils, feignant de lire ces dialogues.

Elle joue une artiste – elle-même – qui défend auprès de lui, interprétant on ne sait trop quel fonctionnaire habilité à juger « seulement » de l’honnêteté et de l’originalité du projet que vient défendre Lina – une sorte de censeur affable. Ce projet à venir est donc, bien sûr, celui du spectacle lui-même. Leur idée est basée sur l’adaptation, ou la réécriture plutôt, du scénario de Ettore Scola « Une journée particulière » (1974), en le déplaçant dans le Liban contemporain.

Le film, et donc ce projet, s’ouvre sur un documentaire, sur l’Italie d’alors pour d’Escola, et Lina propose donc un documentaire sur le Liban. Pour mieux se faire comprendre elle le projette sur l’écran – ce sera le mode du spectacle, alternant commentaires et projections. Ce documentaire fictif imagine comment, un jour de 2006, peu après l’attaque israélienne, le pays tente de se mobiliser. Et comme il n’y a pas de cause commune au Liban, explique Lina, ils ont imaginé qu’il y ait 2 manifestations qui se croisent et se côtoient dans Beyrouth, et ainsi, tous les libanais sont dans la rue.

Photo-Romance, © Christophe Raynaud de Lage/ Festival dAvignon

Photo-Romance, © Christophe Raynaud de Lage/ Festival d'Avignon

Le film- diaporama : Une femme, Lina, se retrouve seule chez elle, entre ménage et cuisine. Elle va bientôt rencontrer Rabih, un voisin, qui lui non plus ne manifeste pas. Ancien journaliste, il ne se reconnaît dans aucun des deux grands partis libanais, le Hezbollah et le Hamal, qui défilent chacun de leur côté ce jour-là, selon leur fiction. Le quartier est désert. On imagine la suite. L’un va critiquer les choix de l’autre, ils vont tomber dans les bras l’un de l’autre, déjouant ainsi la condition féminine et le peu de débat politique possible au Liban aujourd’hui. Les diapos défilent, les dialogues sont interrompus par les commentaires des deux protagonistes qui, sur scène, passent d’œillades en discussions esthétiques ou plaisanteries, revenant ainsi sur l’ensemble des thématiques et des champs que croise une création théâtrale libanaise contemporaine, de la vie intime ou quotidienne des artistes aux cadres institutionnels, des différents lieux de discours critiques à la situation politique.

C’est la première chose qui marque une réflexion sur ce spectacle. Ils proposent de jouer avec les cadres de la représentation, créant moins une distanciation critique façon Brecht relu par Barthes dans Théâtre Populaire qu’une réappropriation possible de ceux-ci – réappropriation des fictions, du réel, d’une situation politique, de sa propre vie avec ses projets, ses envies, ses désirs, soudainement dégagés des contraintes extérieures, autoritaires et contraignantes – celles de la politique comme celle de la « masse »-foule, celles du « spectacle » comme celles du quotidien. Dans ce jeu, tout est matière, de façon uniforme : l’intime, le réel, le social, le politique, des cadres institutionnels et culturels, leur couple… de façon égale. Ils « valent » de la même manière, sans distinction, dans leur capacité à contraindre ou à intensifier le spectacle, la vie – cette indistinction des cadres ou des événements est un trait passionnant des pratiques théâtrales contemporaines, à partir de laquelle on verra le pire comme le meilleur d’ailleurs.

Ces mots, ces cadres, sont ici ceux de l’Europe. La fiction et ses péripéties, le « drame », reprend les codes de la représentation occidentale, jusqu’à la description de la situation au Liban à travers ce qui apparaît comme un bipartisme qui a tout du modèle politique européen, une condition de la femme qui reprend les termes d’un féminisme bien d’ici, une analyse de l’absence de débat rebattue en Europe depuis des décennies. Pourtant la situation au Liban ne se comprend pas, sans doute, à partir de ce modèle (qui est déjà certainement éculé pour nous, et qu’au contraire nous avons tant besoin de le faire évoluer). La rencontre, ici, finit peut-être par nous conforter un tantinet trop dans ce que nous voulons entendre… de nous-même.

Photo-Romance, © Christophe Raynaud de Lage/ Festival d'Avignon

C’est un théâtre du constat, un peu rêveur. Le dispositif théâtral permet ici de « faire le point » sur une situation – des situations liées entre elles par un projet ou des individus. On expose circonstances, contexte et anecdotes, pour le rendre lisible au spectateur. À l’oppression, à la bêtise, à la censure, on oppose des relations humaines pacifiées et affectueuses.

Si bien que ce qui nous reste du spectacle, c’est avant tout leur chaleureux charisme. On ne gardera rien de l’analyse d’une situation politique, ni dans ses faits ni dans ce qu’elle lui oppose – et peut-être même nous l’aura-t-elle suffisamment simplifiée pour que nous la comprenions encore moins. C’est un peu du théâtre politique version commerce équitable, véritable coton bio garanti, respect des petits producteurs. Cela fait sourire, c’est aimable, confortable et bienvenue pour mon bien-être de la journée. Certains diront que c’est déjà beaucoup, et on ne trouvera rien à leur répondre. Certains pourront attendre du théâtre une autre forme de rencontre avec l’inconnu, une autre façon d’explorer la complexité, une autre façon d’expérimenter d’autres formes ou modèles de pensées. Mais la gentillesse des Libanais est légendaire, je vous assure, qui le voulait aura pu le vérifier ici.

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