Le visage et son double

 

Il faut chercher un peu, dans la proche banlieue de Bâle, oser rentrer dans une ruelle qui semble destinée à des livraisons industrielles, avancer entre les quais de déchargement en cherchant l’élégante plaque du cabinet des architectes Herzog et De Meuron, pour trouver l’entrée de la Fondation Herzog, qui se présente comme un « laboratoire pour la photographie ». Là, derrière une large porte métallique, deux salles sont ouvertes les vendredis après-midi pour présenter jusqu’à la fin de l’année une exposition de photographies intitulée « Versuch eines Portraits », Essai d’un portrait.

L’exposition montre une centaine de clichés des années 1850 aux années 80; des portraits. Des visages d’artistes, artistes des rues ou célébrités, en situation ou posant devant l’objectif. Des images comme des peintures, montrant l’artiste et ses attributs, mimant son geste de travail ou son inspiration, ou des cartes de visites comme on en faisait à la fin du XIXe, prêtées par un collectionneur, ces sortes de photos d’identité améliorées qui se diffusaient à cette époque où on ne connaissant pas toujours le visage des « gens du monde ». Des images de spectacles des années vingt, où l’on croise Chaplin, Brecht et d’autres. Et une série témoignant d’une rencontre entre Le Corbusier et Picasso – l’architecture se mêlant alors à l’exposition, cela n’aura rien de surprenant ici.

Au fond, cette exposition inattendue est hétéroclite dans sa présentation. Il n’y a pas de cohérence historique ou formelle ni de démonstration d’une idée sur la photographie qui la structurerait, aucun cliché n’est exemplaire, aucun discours évident. Ce qu’elle cherche, et là où elle porte, est davantage sensible qu’explicite. Cela se trouve dans les visages qui habitent ces images. La question est double sans doute: d’un côté, comment montre-t-on un visage, et même au delà, qu’est-ce qu’un visage? d’un autre, qu’est ce qu’un artiste? Qui peut se dire artiste jusqu’à poser comme tel? Artiste est-ce un métier ou une manière d’être? Y a-t-il, dans la transparence d’une peau, dans l’éclat des yeux, quelque chose qui dirait un autre rapport au monde, une certaine façon de regarder, de traverser le réel? Excepté la série de cartes de visite, les clichés ne se ressemblent pourtant pas, pas plus que les façons des uns et des autres devant l’objectif. Rien qui puisse fixer une définition, d’un visage ou d’un artiste. Certains le fixent, comme stupéfaits ou inquiets, d’autres le regardent en coin, suspicieux ou ironiques, d’autres ont le regard en l’air, mimant une inspiration rassurante, certains sourient, d’autres ont l’air grave. A cet endroit, l’exposition est plutôt amusante – on y trouve tous les clichés (sic) des discours sur l’artiste. Mais c’est ailleurs que quelque chose apparaît, circulant d’une image à l’autre. L’image de soi, en jeu dans toute photographie de la sorte, compte moins que le regard en lui-même; un regard au sens large, qui est aussi une posture, une allure, une manière des corps de s’agencer derrière un visage, un visage de se composer devant ce qu’il voit. Je crois que ce qu’il y a de très beau dans cette exposition, de très beau et de très léger, évanescent, transparent comme une peau photographiée, c’est le double regard qui se noue dans l’image: celui du sujet, qui regarde et sait qu’il est regardé, et celui du photographe, qui regarde un regard. Ce qui porte, ce n’est pas tel détail, toujours décalé ou anecdotique. Ceux que l’on montre ici savent qu’ils sont regardé, et dans le même temps, le regard est dans ce contexte la seule trace de leur activité, la seule marque d’une puissance qu’eux seuls connaissent ou disent maîtriser ou s’y confronter. Ce qu’ils ont à montrer, c’est qu’ils savent lire le monde, alors même que nous sommes en train de décrypter, à notre tour, leur regard. Il y a là, en suspens, cristallisé par l’image photographique, retenue par la sensibilité de la pellicule, une délicatesse qui s’exprime: l’artiste comme celui qui regarde et est regardé, comme celui qui lit et donne à lire. Le visage, la figure ou la face, la partie du corps qui identifie, qui fait d’un corps un individu, un être singulier avec une intériorité, une mémoire et une histoire, apparaît ici comme la surface sensible et transparente qui dévoile notre propre regard. 

Une belle petite exposition dans un lieu improbable qui se donne à voir comme on le souhaite et dont la lecture est à inventer.

 

Fondation Herzog
Ein Laboratorium für Photographie
Künstler. Versuch eines Portraits
tous les vendredis de 14h à 18h ou sur rendez-vous
Dreispitz, Zollfreilager, Tor/ Porte13
Oslostrasse 8, CH–4023 Bâle

tel +41 61 333 11 85
http://www.fondation-herzog.ch/


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