Mon empire pour une image (Shakespeare bling bling 1, 2… et 3?))

À propos des Tragédies Romaines de W. Shakespeare, mises en scène par Ivo van Hove, Hamlet mis en scène par Thomas Ostermeier et Empire (Art & Politics) du collectif Superama

Tragédies Romaines, photo Jan Versweyveld

Tragédies Romaines, photo Jan Versweyveld. Le meurtre de Coriolan

Connaissez-vous l’aéroport d’Amsterdam, « hub » de la compagnie KLM? On y attend parfois longtemps, mais il est assez bien fait, très « design », propre et spacieux, canapés confortables, hôtesses charmantes et « drink » chic. Bon, imaginez qu’en transit pour vos vacances, vous y croisiez César, Cléopâtre, Brutus ou Antoine, parlant de s’envahir les uns les autres ou de se prendre le pouvoir. En fait, vous ne savez pas qu’il s’agit d’Untel ou d’Untel. Vous entendez des discours de prises de pouvoir, de rhétorique politique habile. Ils sont habillés comme s’ils faisaient de la politique aujourd’hui, complet cravate de soie pour Messieurs, ensemble léger et élégant pour Mesdames. Et voilà que pendant que vous sirotez un Coca en attendant votre départ, on vous distrait à peu de frais, il n’y a pas mieux que les inattendus de la réalité. Vous pensez nonchalamment qu’ils se trompent juste dans les dates, parlant d’empire et de -400 avt JC, mais finalement tout le monde fait des erreurs, ça arrive. Tout au plus crient-ils parfois un peu fort, mais ça fera toujours quelque chose à raconter, pourquoi diable avez-vous laissé le camescope dans les bagages?

 

Tragédies Romaines

Tragédies Romaines

Maintenant imaginez que la télé vienne dans le-dit aéroport pour y filmer un feuilleton terrible, une idée géniale: César et Cléopâtre live in Amsterdam. Pour vous, c’est pareil, une animation inattendue, avec le chic en plus de connaître la fin de la saison avant même que vos amis sachent que la série existe. Bref, que du bonheur. Même sandwich, même belles gueules bien fringuées qu’on côtoie comme si de rien n’était, même impression de vivre un truc à raconter aux collègues qui vont pas en revenir et peut-être même d’être pris dans le champ d’une caméra. Un gars à la gueule tordue arrive, on sent que le sang boue dans ses veines, c’est un dur, il vient de prendre une ville, Coriolus – il voulait dire Bassorra, mais la direction refuse que le scénario ne soit trop réaliste, c’est mauvais pour l’audience, on en restera aux allusions vagues. Il refuse les honneurs, malin le gars, mais il ne résiste pas aux pressions, c’était un piège, on l’assassine aussi sec, on dirait l’affaire Tapie-OM en pire, avec du sang et des larmes, comme dans un bon De Palma de la grande époque.

Au scénario, ils ont mis un vieux, Shakespeare il s’appelle, pas mal comme gars. Lyrique où il faut, agressif si besoin, la patate quoi, rien que du bon. Surtout il a trop bien compris les psychologies des gens de la haute, ceux qui font de la politique, les amis de Sarkozy et compagnie. Ca marche vraiment bien, on s’y croirait.

 

Tragédies Romaines, photo Jan Versweyveld

Tragédies Romaines, photo Jan Versweyveld. Cléopâtre en pleine crise, Antoine vient de se suicider.

Troisième idée: l’aéroport est reconstruit, c’est un faux. Mais à l’intérieur, pareil. Même grand hall, même stands, internet point (vous pouvez aussi dire votre sentiment, ça passera en direct pendant les pauses, à la place des dépêches AFP), bars. C’est une scène de théâtre immense, pleine de canapés et entourée de bars, que l’on peut regarder du gradin ou installé dans un des sofas, très confortable, au choix. Pendant les changements de décor, on passe au bar goûter le cake banane-chocolat maison ou boire un coup. Les acteurs jouent là au milieu. Ils ne s’épargnent rien. Le scénario, bien ficelé, mêle adroitement séquence de discours effrénés, conspiration au téléphone, discussion familiale, conseil de guerre, crise de folie. L’adaptation de Shakespeare est adroite, perfide. Les personnages perdent les pédales parfois, ne sachant plus qui ils sont. Les scènes de guerre sont remplacées par des dépêches en trois lignes, sur un rythme d’enfer. Quand César va devenir roi, une télé passe des images de Kennedy. Tout file avec une énergie incroyable, tout fait événement : la guerre contre Pompée autant que le spectacle qui dépasse largement les habitudes du théâtre. On est en train de vivre un truc, c’est sûr.

Tragédies Romaines, photo Christophe Raynaud de Lage/Festival dAvignon

Tragédies Romaines, photo Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon

Il n’y a pas à jouer les rabat-joie à la française. C’est formidablement bien joué (même mieux que Six feet under, c’est dire – et je suis sincère), l’ensemble est très bien tenu, une immense machinerie où technique, jeu, texte, acteurs, composition musicale et sandwichs sont parfaits. Et même aimable, le technicien s’excuse de devoir passer avec un canapé pour la scène suivante, l’assassinat de Coriolan, les sandwich sont très bons – pour le prix, rien à dire, bon jambon et tapenade – le speaker qui explique les règles et rythme les temps morts vraiment sympa. Antoine, deux fois sublime, lors de son allocution aux funérailles de César, puis dans ses odes à Cléopâtre. Merveilleuse machine théâtrale comme on ne sait pas les faire en France, sauf peut-être Mnouchkine. Peut-être cache-t-elle sa perversité ; car rien ne permet de mettre à distance son propos. Qui se voudrait politique, critique. Si, une chose. Voir que ça ne gêne personne de grignoter en regardant des scènes de discours sordides, ou de regarder le théâtre à la télé, même s’il se joue à 10 mètres de là. Mais je ne voudrais pas rapporter un moralisme déplacé, je n’y crois pas moi même. D’ailleurs ça ne dérange pas grand monde, puisqu’on en a tous profité – six heures, c’est long, sans pause café. Le spectacle retourne la machine médiatique et son bling bling moins pour la critiquer que pour se l’approprier, la retourner pour son propre compte. Il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que la télévision et le politique qui jouissent de l’absence de pensée critique, après tout. 

Reste une forte proposition de théâtre. Un théâtre qui fait question, en tant que théâtre (davantage que vis à vis du politique, dont là encore il ne sort pas des banalités d’usage). 

 

Shakespeare revient, quelques temps après, dans ce festival.

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