Dire c’est faire, faire c’est croire

UPDATED 21 07 08

Sur Ordet (la parole) de Kaj Munk, traduit par Marie Darrieussecq et mis en scène par Arthur Nauzyciel.

Ordet de Dreyer, 1955

Ordet adapté au cinéma par Dreyer en 1955

  Ordet, pièce du dramaturge et pasteur danois Kaj Munk écrite en 1925, interroge les pouvoirs de la parole. Deux pères de famille s’opposent dans leur foi ; pour l’un, aimer c’est respecter ce qui est écrit, pour l’autre, c’est laisser venir la joie. Pour l’un, ce qui est écrit est écrit, pour l’autre, il faut combattre autant le rationalisme que le piétisme. Ce dernier subit un deuil, la mort de sa bru, et devant le décès, les discours perdent leurs sens. Johannes, fils de ce père endeuillé, a perdu jadis la raison et sombré dans un mysticisme ébahi à la suite d’un accident qui a tué sa fiancée. Il se présente comme Jésus de Nazareth, côtoie les anges, insulte ceux qui séparent « la parole de l’acte », ceux qui « ne savent pas lire le signe », voir la présence divine au delà de la parole, de la loi et de la croyance. On le croit perdu, il reviendra devant le cercueil encore ouvert, visiblement à nouveau serein – et réveillera par ses paroles la morte ; triomphe de la vie sur la mort, et avec elle, de la parole sur les discours, de l’espoir sur les croyances, qu’elles soient d’un prêtre ou d’un médecin.

 

 

Ordet, mis en scène par A. Nauzyciel

Ordet, mis en scène par A. Nauzyciel

 

 

La mise en scène d’Arthur Nauzyciel s’appuie largement sur le jeu de ses acteurs, tout à leur affaire. La nouvelle traduction de Marie Darrieussecq leur offre une langue fluide et contemporaine. Les personnages sont adroitement campés dans un décor d’Eric Vigner dont la grande image de neige se révèle, par la lumière, étonnamment évocatrice finalement. Les 2h40 de spectacle passent en douceur, rondement menées par des acteurs prenant visiblement plaisir à jouer, enchaînant dialogues maîtrisés et malicieux et chorégraphies idoines, lumières, costumes, décor travaillant joliment à faire ensemble varier les images – l’ensemble révélant une réelle maîtrise. Pourtant, rien n’accroche vraiment. Le théâtral, même le plus délicat comme ici, en reste à l’astuce. Le débat théologique de la pièce est aujourd’hui suranné, mais les émotions pathétiques devant la folie, l’amour contraint ou le deuil livrent ici une nouvelle version de leur fascinante suprématie sur l’esprit humain. Le spectacle reste dans le texte – ni la question de la foi ni celle de la puissance de la parole ne sont mis en scène, seules les situations du texte sont présentées, sans souligner une interprétation plus qu’une autre. C’est finalement avec la question du théâtre que le spectacle nous laisse – et de la possibilité de celui-ci à choisir, aujourd’hui, un sens plus qu’un autre, et à s’engager derrière lui, ou au contraire à confier au spectateur le soin de faire les choix, entre son écoute et son imaginaire à lui. Sans le dire, sans le montrer, c’est peut-être la question qu’inscrit, en sous-main, ce spectacle.

 

Ordet, mis en scène par A. Nauzyciel | Crédits Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Ordet, mis en scène par A. Nauzyciel | Crédits Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

 

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