Le Grand Spectacle de La Mort

Lorsque Dante arrive en Enfer, au début de la Divine Comédie, il est dans une méditation qui joint le collectif au personnel ; premiers vers : « Au milieu de notre vie / je me trouvais dans une forêt obscure… ». Pris entre la Florence des Médicis et les luttes partisanes autour de la Papauté, auxquelles il fera référence tout au long de son poème, et son trajet solitaire, perdu, d’amant, de citoyen et de poète, cherchant une « voie vraie » qu’il a laissé échapper, il va se perdre dans cette « forêt obscure » et prendre peur lorsque bientôt il rencontrera une panthère, un lion et une louve, animaux fabuleux et inquiétants. C’est alors que surgit son maître et guide, le poète latin Virgile, qui le conduira dans l’autre monde, missionné par la femme aimée de Dante, Béatrice. Conduit par l’amour au delà de la vie, au delà des évidences et du politique courant, à la recherche d’une autre espérance.

DanteLe monde qui va s’ouvrir à lui est un monde d’images et d’apparences, d’illusions et de mensonges, d’ombres et d’errances. Il sera le corps vivant au milieu des morts : on le lui rappellera en lui montrant que son corps arrête le soleil, alors qu’il traverse celui des figures qu’il rencontrera. Virgile, le poète-guide, l’être à la parole juste mais « ni homme ni ombre » dans ce monde d’illusions, le mènera en enfer, où Dante, le poète italien, l’homme exclu de la puissante Florence, croisera poètes maudits pour leur conduite, commerçants véreux, princes ambitieux, prêtres guerriers.

Alors qu’il invente littéralement la langue italienne dans son long poème qui mêlent les dialectes au toscan des Médicis – comme s’il était sans cesse à la recherche du mot le plus juste, le plus précis pour décrire cet espace imaginaire qu’il s’est fixé de traverser, le monde des images – Dante fait de la poésie un acte commun et pour le commun (la structure est simple, détachée des formes érudites des troubadours, la langue est telle qu’elle peut être comprise par tous – et une errance où le courage et l’endurance compte autant que les images décrites. Il fait de son expérience même son oeuvre. c’est par le poème, en allant jusqu’au bout, en acceptant ses images horribles et sa peine, ses doutes et sa fatigue, son effroi et ses questions, qu’il fait oeuvre, et non plus en exprimant quelques idées ou sentiments précis. Une expérience qui est avant tout celles des images, qui deviennent avec lui des corps à la vie propre. En reprenant à son compte les conceptions chrétiennes de l’image comme écran, comme interface avec le divin, il fonde une véritable esthétique : le poète devient avec lui celui qui fait l’expérience des images, qui se confronte à elles, qui les rapportent dans la langue commune, dans l’espace ordinaire, sans résoudre leur mystère et leur énigme.

Romeo Castellucci ne se fait pas lecteur de Dante. Comme ce dernier a suivi Virgile, Castellucci se confie à Dante et le suit dans ton périple.

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