De travers

Ce serait cela. Une idée simple, maintes fois reprise. Aller non pas devant, mais à travers. Au théâtre, ne pas chercher le point d’arrivée, le message, l’opinion, l’expression de quelque chose de soi, mais regarder, approcher, vivre la scène comme un lieu différent, séparé, singulier, où les idées et les corps circulent autrement. Où la vie n’a plus ses évidences et ses empressements. Où les décisions ne sont plus contraintes par tout un ensemble de choses contingentes, quelles qu’elles soient, famille, argent, société, croyance. Où apparaît d’autres urgences, d’autres nécessités. Comme celle de l’écoute. Comme celles des rêves, qui fait dépasser l’ambition de réussite ou de sauvegarde immédiate. Comme Dante, entrer dans le monde des images sans corps, se laisser surprendre, avancer sans comprendre, se laisser conduire, apprendre empiriquement.

 

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Comment, à travers? De quel type d’expériences parlons-nous? Qu’est ce que c’est que cette histoire? C’est qu’il n’y a pas qu’une voie, qu’une solution, qu’un type de regards ou d’expériences. Une fois l’idée que c’est le spectacle en lui-même qui fait oeuvre, et non un artiste qui s’exprime sur quelque chose au moyen d’un spectacle, et non une idée qui serait illustrée par la scène, une fois accepté que nous ne ressortirons pas d’une création théâtrale avec une idée précise, avec un oeuf de plus dans notre panier, mais avec un quelque chose d’indéfini, de difficilement résumable ou d’utilisable de suite, avec des mouvements en soi, avec des questions, peut-être, nouvelles, reformulées, c’est à dire finalement avec une idée de soi changée, mise en mouvement.

un spectacle de Joël Pommerat, photo Elizabeth Carecchio pour Télérama

un spectacle de Joël Pommerat, photo Elizabeth Carecchio pour Télérama

Cette mise en mouvement, Romeo Castellucci, Valérie Dréville, François Tanguy ou Joël Pommerat, par exemple et parmi les invités du festival d’Avignon 08, ne l’envisagent pas de la même manière, vraiment pas – et c’est bien là tout le plaisir, de la découverte ou de l’exploration, de la mise en désir ou de la réflexion. Devant un spectacle de Castellucci, nous sommes devant une énigme ; « quelque chose » avance, avec force, avec évidence, quelque chose « prend forme », des images se constituent, se tordent, mais sans logique apparente, comme si leur vigueur venait d’ailleurs, d’un monde de rêves ou de cauchemars. Le théâtre devient la confrontation du mouvement permanent, organique, vital, des images, des inventions, des rêves comme des corps, de la même manière, tous autant indifférents dans leur variation à leur propre origine, tous autant livrées à leurs dérives singulières et empiriques, auquel s’oppose la raison qui cherche les causes et les effets, qui établit les points et les cadres. Devant ces spectacles, le fossé se creuse entre les idées, les pensées, et le sensible, l’imaginaire, et cet écart est habité d’images qui filent, flux ininterrompu de corps amorphes qui lient les deux pôles antagonismes du monde.

Avec Valérie Dréville, le texte devient la force motrice d’un autre type d’expérience, de traversée. Une langue, un texte, c’est à la fois une pensée, une idée, un mouvement vers, vers le monde, vers les autres ou vers soi, indifféremment et comme une même chose ; une mémoire et des rêves, car chaque mot, chaque expression porte un passé imaginaire, témoigne d’une zone plus ou moins trouble qui appartient à chacun ; une langue, un texte, c’est à la fois ce qui appartient le plus à chacun – on pense avec des mots, et personne ne pense de la même façon, nos pensées nous constituent – et ce qui nous appartient le moins, ce qui circule entre tout le monde, ce qui est marqué par l’histoire collective, les pouvoirs, toutes les formes d’autorité. Dréville, après Vitez, Régy, Vassiliev, nous fait avancer dans cette tension entre le plus proche et le plus étranger, entre le plus détaché de la réalité et le plus concret.

Ricercar, de François Tanguy et le Théâtre du Radeau

Ricercar, de François Tanguy et le Théâtre du Radeau

Chez Tanguy, corps, objets, panneaux de bois et de toile, vêtements, musiques et sons, lieu et textes, voix et lumière se mêlent. Corps, objets, âmes et idées se forment ensemble et circulent au gré de leurs rencontres, de leurs échanges. Il n’y a rien d’unique, aucun but à atteindre, mais un espace qui s’ouvre à ce qui l’entoure, qui se constitue par ce qui l’habite – notre regard prend part à ces circulations, s’invente ses chemins. Enfin, Pommerat impose les présences secrètes du sensible, ce qui ne s’exprime pas mais passe d’être en être. Là encore, rien à atteindre, aucune idée à défendre, mais une perception nouvelle, une force inattendue des présences, une épaisseur insoupçonnée des existences qui se dévoile.

L’envie vient alors moins de raconter les spectacles, d’en rapporter des impressions, d’en ausculter les images, mais plutôt d’avancer à travers eux, de faire apparaître leur mode de fonctionnement, leur construction spécifique et singulière. De ne pas les réduire à quelques images bien trouvées – alors même que tous, sans exception, travaillent l’image pour qu’elle ne soit plus une forme fixe du réel, mais une surface fluctuante – ou quelques expressions d’un « soi » unique et exalté – quand ces mêmes spectacles bouleversent l’idée même d’individualité, font trembler les lignes entre l’intimité et le collectif, entre le singulier et le commun – mais de les approcher comme des univers singuliers au langage propre, comme des travaux d’artisans aux savoir-faire multiples. L’envie vient de les apercevoir comme des chants inouïs.

 

Hey Girl, de Roméo Castellucci

Hey Girl, de Roméo Castellucci

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